Alors que les éleveurs laitiers sont de plus en plus exaspérés par l’attitude des industriels qui ne veulent pas appliquer l’accord interprofessionnel conclu en juin 2009 de revoir à la hausse les prix prévus, à compter du 1° avril, Lactalis joue la provocation. Dans un communiqué publié hier 25 mars, le numéro trois mondial, avec ses marques Lactel, Bridel, Lepetit, Roquefort Société, verse une larme sur le sort du secteur. Elle juge « très préoccupante la situation de la filière laitière » et demande de vraies négociations afin de lutter contre les écarts de prix avec les produits allemands, sans dire que ceux-ci n’ont pas le même degré de qualité ou de sophistication. Les « éleveurs apprécieront » ironise la Fédération des éleveurs devant tant d’arrogance. Et de rappeler que les victimes de la crise du lait, sont avant tout les paysans qui ont vu leur revenu baisser de 54% en 2009 pour se situer à un niveau moyen très en dessous du Smic et que plus de 20% d’entre eux ont un revenu négatif. Et de mettre en avant la mauvaise foi de Lactalis qui voudrait apitoyer les populations sur son sort. Le groupe réalise un chiffre d’affaires de 9 milliards d’euros. Ses bénéfices ne sont pas publiés, ce qui est son droit, moyennant amende payée au greffe du tribunal. Mais ils doivent être confortables insinue la FNPL, car elle a eu les moyens suffisant pour investir plus de 800 millions, ces derniers mois en Espagne afin de faire de nouvelles acquisitions. La clarté est pourtant une des valeurs affichées sur le site de l’entreprise « familiale » de Mayenne. Tout comme « un engagement qui garantit le respect des hommes et la mise en valeur de leur savoir-faire ». A condition, sans doute, de passer sous ses fourches caudines. Les agriculteurs (FNSEA et Jeunes Agriculteurs) de l’Ille et Vilaine qui ont bloqué ses laiteries l’apprendront à leurs dépens cet après-midi, devant le tribunal des référés de Rennes. Les fermiers livrant Entremont et privilégiant leur rachat par Lactalis plutôt que par la coopérative Sodiaal devraient peut-être y regarder de plus près.
Depuis la déroute électorale subie par le gouvernement, les déclarations de Nicolas Sarkozy ne cessent de surprendre, tant elles constituent des ruptures sur les précédentes orientations de la part d’un Président qui affirme maintenir coute que coute le cap. La plus emblématique est sans doute la reculade sur la taxe carbone. Contrairement au discours officiel, il s’agit d’un signe fort envoyé à la majorité parlementaire, au patronat et aux agriculteurs. Le Président n’avait certes pas de cadeaux à faire aux écologistes qui n’ont guère donné leur bulletin à celui qui avait présenté son projet de loi comme aussi fondamental que l’abolition de la peine de mort. Mais cette reculade a contraint, Jean Louis Borloo à un exercice de contorsionniste pour lequel il manque de souplesse (tant au propre qu’au figuré) et le voit accusant carrément l’opposition et les verts d’être responsables de ce retrait. Autre changement de pied, le soudain intérêt pour l’agriculture. Même les responsables syndicaux le confirment au lendemain de son discours de l’Elysée : il a enfin pris la mesure de la crise. Il promet de défendre au mieux les intérêts d’un secteur qui l’a largement boudé lors du scrutin, contrairement à ses habitudes. Mais on peut se demander si brandir la menace d’un bras de fer avec Bruxelles est la meilleure tactique pour aborder une négociation que l’on affirme vouloir réussir. Changement de ton également vis-à-vis des médecins. La seule chose qui ne change pas, est l’assurance affichée : « Vous attendez des résultats. Ces résultats vous les aurez » assène le chef de l’Etat. Surprenant de la part d’un homme qui s’entoure de moult politologues et savent que l’une des raisons du désaveu de dimanche tient pour beaucoup aux promesses non tenues. D’autre part, il a esquivé les questions qui inquiètent le plus les électeurs, chômage, pouvoir d’achat, protection sociale. Les députés qui se réjouissent haut et fort de ce changement de cap, auront peut-être une toute autre appréciation, lorsqu’ils redescendront dans leurs circonscriptions cette fin de semaine et prendront le pouls du terrain. La mobilisation des producteurs de lait contre les industriels, par exemple, prouve à l’envi que le problème de l’agriculture n’est pas du seul fait de Bruxelles, mais que Paris devrait s’en saisir également.
PS : un lecteur du quotidien britannique The Guardian, commentant l’article de son journal consacré à ce maintien du cap en France, a adressé ce commentaire très british : « And the Titanic sails on ».