La lourde déconvenue des élections régionales aura au moins le mérite, pour les agriculteurs, de rendre les hommes politiques de la majorité plus curieux des problèmes du monde rural. Nicolas Sarkozy a donné le coup d’envoi, mardi dernier 7 avril, en se rendant dans une exploitation en région parisienne. Pas d’annonce précise, mais une visite toute médiatique et largement relayée par la presse pour bien faire savoir que le Président n’entendait pas laisser tomber les paysans. Visite de parcelles de culture et opération questions-réponses dans un hangar au milieu des bottes de foin. En costume cravate, toutefois. Dominique de Villepin a fait beaucoup mieux, vendredi en visite dans les Hauts de Saône. Il n’a pas hésité à troquer son complet veston habituel pour une tenue de travail agricole et un gilet aux couleurs du syndicat Jeunes Agriculteurs. Il n’a pas hésité à traire une vache et pris dans ses bras un agneau, une variante du porcelet qu’il avait bercé lors du dernier salon de l’agriculture. L’ancien premier ministre y prend décidément goût. Le même jour, Bruno Le Maire, ministre de Nicolas Sarkozy, mais fidèle à Dominique de Villepin, faisait aussi un retour à la ferme, dans l’Eure, son fief électoral où il a toutefois largement chuté lors des régionales. Un retour aux sources après les estrades de la campagne électorale. Toutes ces manifestations « d’intérêt » sauront elles convaincre les agriculteurs ou apparaîtront-elles comme des manœuvres purement électoralistes ? Officiellement tous les agriculteurs qui ont assisté à ces escapades fermières se sont félicités de ce que leurs visiteurs aient su les écouter et comprendre leurs problèmes. L’absence remarquée de certains de leurs leaders, lors des dernières sorties du Président, laisse toutefois perplexe. Devant tant d’empressement, le bon sens paysan, les rendrait-ils dubitatifs ? Quant au parti socialiste, on ne peut guère l’accuser de faire de la surenchère. Il est d’une discrétion assourdissante.
Le patron de la FNSEA avait annoncé la couleur. Il voulait un congrès « mobilisateur » pour redonner le moral à ses troupes. Il fallait faire preuve de combativité pour prouver que la réactivité face à la crise qui a entrainé une chute catastrophique des revenus des paysans n’était pas l’apanage des syndicats dits « minoritaires » ou des associations indépendantes, comme l’APLI, qui ont été à la pointe des mouvements revendicatifs lors de la crise du lait. Il était nécessaire de montrer à sa base que la FNSEA pouvait encore savoir hausser le ton et peser sur les grandes orientations agricoles. Jean-Michel Lemétayer, hier en clôture du 64ème et dernier congrès qu’il préside, n’y est pas allé avec le dos de la cuiller. Il a sorti l’artillerie lourde. « Sur le plan économique, nous vivons un désastre, sur le plan financier, nous vivons une faillite, sur le plan social, nous vivons en citoyens de seconde zone, sur le plan environnemental, nous vivons en accusés permanents » avant de lancer un sans appel « monsieur le ministre, cela suffit. Nous en avons ras le bol ». Jean-Michel Lemétayer a toujours été direct, mais on l’avait toutefois rarement entendu aussi brutal et vindicatif. Ce n’était pas uniquement pour complaire à sa base, mais bien le cri d’un homme exaspéré par la situation que vivent ses adhérents. Le ministre a accusé le coup devant une telle attaque frontale. Il en était à se demander s’il n’était « pas la personnalité la plus inutile, ou la plus nuisible de l’agriculture française ». Des propos qui en disent long sur l’impact qu’ont eu les propos du leader syndical. A tel point que celui-ci a jugé bon de détendre l’atmosphère à l’issue du discours ministériel, en assurant vouloir continuer le dialogue et travailler de concert avec Bruno Le Maire pour le bien de tous les paysans. Le ministre est toutefois prévenu, la patience n’est plus de mise et les agriculteurs attendent réellement des actes plutôt que de beaux discours. La mèche n’est pas allumée, mais Jean-Michel Lemétayer a les allumettes en main. Les industriels, notamment laitiers, et la grande distribution peuvent aussi méditer sur cet avertissement, pour l’heure sans frais.
Producteurs laitiers, coopératives et industries privées ont finalement enterré la hache de guerre hier dans leur querelle sur la fixation des prix du lait pour le trimestre commençant demain. Bruno Le Maire qui a largement fait pression pour parvenir à cet accord ne masquait pas sa satisfaction devant le résultat obtenu. Il lui reste maintenant à transformer cet essai pour parvenir à un accord sur le long terme. A en croire, les visages des trois présidents des fédérations respectives ayant accepté l’accord, la partie est loin d’être gagnée. Sans conteste, Henri Brichart, pour les éleveurs, Gérard Budin pour les coopératives et Olivier Picot pour les industriels privés, se sont tous félicités de ce compromis. Toutefois, ils n’étaient guère souriants, derrière leur ministre de tutelle. Il est vrai qu’ils vont encore avoir de rudes négociations et de bonnes raisons de s’empoigner sur la définition des trois coefficients que le ministre leur a demandés de mettre au point pour la révision régulière des prix. On sentait bien que l’enthousiasme n’était pas au rendez-vous, malgré les déclarations convenues de satisfaction que chacun a faites devant la presse. Il demeure en outre une inconnue de taille, à savoir l’attitude de la grande distribution dans sa politique d’achat. La question fut posée au ministre, mais il botta en touche, arguant que ce n’était pas l’ordre du jour, l’essentiel étant la convergence des trois familles de l’interprofession. Les paysans pourtant, lorsqu’ils manifestent leur mécontentement, ont deux cibles privilégiées : les laiteries, privées ou coopératives, et les grandes surfaces. Ils savent bien que celles-ci pèsent de tout leur poids hégémonique dans les négociations de prix. Leurs collègues allemands le savent bien. Ils attaquent en ce moment la révision des prix qui leur seront payés à compter du 1° mai. Et tous de redouter un diktat des géants que sont Lidl et Aldi. Il est illusoire de vouloir croire que l’accord tripartite obtenu hier, règle tout. Il ne faudrait pas non plus oublier les militants des autres syndicats agricoles, Coordination rurale et Confédération paysanne ou d’associations comme l’Apli, non consultés sur le sujet, ni même les adhérents du syndicat majoritaire, la Fnsea. Peut-être un début de réponse ces deux jours, lors du congrès national à Auxerre. On verra si le soldat Brichart a sauvé le général Lemétayer.